Je suis content de les voir même s’ils n’ont pas l’air aussi joviaux que lors de nos réunions d’avant. Avant
l’événement de tout à l’heure je veux dire, et ça m’effraie de considérer tout ce qui a eu lieu jusqu’à hier comme une période définitivement révolue. Une continuité dans le déroulement de la vie
est rassurante, on se laisse porter sans se poser de questions. Au contraire, le début d’une nouvelle ère, totalement en rupture avec la précédente, est source d’inquiétude. D’autant plus quand
celle-ci est gouvernée, par des lois qui nous dépassent.
Nous sommes dans le salon. Ce
petit salon qui a été le témoin de tant de rigolades, de conneries déblatérées, de parties de jeux vidéo enflammées, de glandouille assumée, de picole sans fin. Sans doute le lieu où nous nous
sommes le plus réunis. Le Q.G. du Crew quoi. Carlos est assis dans le petit canapé. Ce canapé qui n’a jamais eu droit à un repos plus que mérité, dans une décharge. A côté de lui se trouve Marc.
Son hématome a bien grossi depuis que je l’ai vu en allant chez mes parents. Il a les traits fermés. Dans le fauteuil situé près du canapé se trouve Julio. Il est roux, comme son surnom
l’indique, et a les cheveux courts. Je remarque tout de suite une grande griffure près de son œil gauche, ainsi qu’une autre sur la gorge. Il me fait un petit sourire. Enfin, sur une chaise en
face du canapé se trouve La Taupe. Surnom peu original, j’en conviens, mais efficace. Il me fixe à travers ses petites lunettes, et regarde mon œil au beurre noir. C’est le plus petit de la
bande. Et, comme un bon gros cliché ambulant, c’est aussi lui - le petit à lunettes - l’intello du groupe. Le seul d’entre nous qui continue encore ses études.
Enfin qui continuait… Il semble être extrêmement fatigué.
Je m’installe moi aussi sur une
chaise, à côté de La Taupe. A mon arrivée, la conversation tournait autour des adversaires que chacun avait dû affronter. J’apprends que Carlos, le colosse de la bande, celui qui pratique depuis
longtemps la boxe anglaise, avait dû combattre contre un ado de 15 ans, de type asiatique. Il explique qu’il n’a pris aucun coup, mais que ses poings sont meurtris à cause de la violence et de la
répétition des frappes qu’il a été obligé de mettre sur le crâne du jeune pour le "terminer". L’entendre raconter ça comme un récit banal me fait froid dans le dos. Julio, lui, est tombé contre
une fille d’environ 20 ans, type noir africain. Il s’en est sorti avec seulement les grosses griffures que j’ai déjà remarquées, plus une grosse douleur à une côte. Il craint qu’elle soit fêlée.
Il explique qu’il a "fini" la fille en l’étranglant. Se remémorer ces événements l’atteint visiblement beaucoup plus. Il a les mains qui tremblent et son teint blêmit. Marc, comme il me l'avait
déjà dit, à quant à lui été obligé de tuer un adolescent de 14 ans. Il ne détaille pas son expérience, fidèle à son habitude, car il a toujours été le plus discret du groupe. Ces trois
adversaires, comme la mienne, ne parlaient pas un mot de français.
Mais c’est le récit de La Taupe
qui nous fait la plus forte impression. Il nous raconte qu’il s’est retrouvé dans la salle - car la description de tous concorde avec la pièce ronde et grise que j’ai
moi-même connue - avec pour seule autre personne un bébé dont il a estimé l’âge à trois mois.
Bien loin de se résoudre à l’assassiner, La Taupe nous explique qu’il s’est assis et a attendu, se disant qu’on ne pouvait pas l’obliger à commettre cet acte immonde, et qu’on finirait bien par
le laisser sortir d’ici, quel que soit le sadique qui était aux commandes de tout ça. Puis le temps a passé, interminable. Le nourrisson pleurait beaucoup, sans arrêt. Puis il a pleuré moins
fort, ses forces semblant s’épuiser. Et au bout de ce que La Taupe estima être une journée, précisant que c’était très compliqué d’évaluer le temps sans horloge et enfermé dans une salle sans
ouvertures, le bébé cessa complètement de se manifester, et cessa de bouger. La Taupe, qui n’avait pas fermé les yeux depuis environ 24 heures, et qui devenait comme fou, s’approcha de lui et vit
qu’il était très pâle, cyanosé, et que ses respirations étaient presque imperceptibles. Environ une demi-heure après, il revenait dans le monde présent, avec l’hypothèse que le bébé était mort de
soif et de faim.
Ce récit bouleversant
m’explique la raison de l’extrême fatigue que j’ai décelée chez La Taupe en entrant. Et ça me confirme aussi ma théorie selon laquelle peu importe le temps que prend le Combat dans cette
salle, le temps dans notre monde connu n’en est pas tributaire. Une fraction de seconde sans doute. J’explique cette idée à mes amis qui semblent la partager. Et Julio
rajoute :
- Et donc, ça veut dire que si les deux personnes dans la salle refusent de se
battre, ça ne prend fin qu’avec le premier qui meurt de façon naturelle, même si ça prend une semaine ?
- Oui, répond Carlos. C’est apparemment ce qui s’est passé avec La Taupe. Mais
ça ne prendrait pas une semaine, on meurt de soif en trois jours si on ne boit pas.
La Taupe semble revivre ce
moment terrible, puis dit :
- Je pense que tous les bébés sont morts dès ce premier Tour. Ils ont
tous dû être tués car ils sont forcément tombés sur plus robuste. Il ne doit plus y avoir un seul nourrisson en vie sur toute la planète.
- Il doit y en avoir encore quelques-uns dis-je. C’est vrai que le premier
combat a forcément fait une hécatombe parmi les nouveau-nés, mais il doit y en avoir encore un peu pour deux raisons. D’abord, si deux bébés sont opposés dans le même combat, il y en a
obligatoirement un qui survit (pas forcément dans un bon état d’ailleurs). Et ensuite, il y a forcément des femmes enceintes qui ont survécu à ce premier Tour, et qui ont déjà enfanté,
et qui vont enfanter. Par contre, c’est vrai que ça ne va pas durer longtemps. Peut-être encore un, deux, voire trois Tours, mais c’est tout.
Personne ne s’étonne que La
Taupe se fasse reprendre, lui qui a toujours raison. Question de circonstances. Carlos nous donne une bière à chacun. Puis il me dit :
- Oui, tu as sans doute raison. D’ailleurs, plus les Tours vont
avancer, moins il y aura de faibles. Je veux dire, les bébés, les enfants, les vieux, puis les femmes aussi. Tous les cinq, au premier Tour, on a tous eu de la chance, si on peut dire.
Mais ça ne va pas être le cas encore longtemps. Dans quelques semaines, il n’y aura plus que des gars d’âge moyen, et ça va devenir chaud pour nos gueules.
La Taupe avale sa gorgée de
bière et ajoute :
- C’est vrai, avec cette sélection extrême, il ne va bientôt rester qu’un seul
profil-type : des sujets de type masculin dont l’âge pourra varier en gros de 17 à 40 ans. Et au fur et à mesure ne resteront que les plus grands et les plus robustes d’entre
eux.
- Ou les plus entraînés, ajouté-je.
- Et donc, à la toute fin, il ne restera qu’un super-combattant alors, dit
Julio. Et ça sert à quoi ? Je veux dire, il va lui arriver quoi à lui ? Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir branler tout seul sur la planète ?
Cette question nous laisse
songeurs. Peut-être que tout cela a un but précis, qu’un sort est réservé au dernier survivant. Ou peut-être pas. Une simple élimination de l’espèce. Qu’est-ce qui est le plus
effrayant ? Nous avons tous fini notre bière, et Carlos nous en redonne une. Puis il nous dit :
- Au fait, si genre au prochain Tour on est un nombre impair, le
dernier gus qu’a pas d’adversaire il fait comment ? Il doit se buter tout seul ?
Il part alors de son gros rire,
et s’envoie une énorme rasade de bière dans le gosier.
- Je suppose qu’il passe le Tour sans avoir à combattre, réponds-je.
Tiens, d’ailleurs, j’ai fait le calcul, et avec un Combat par semaine, ce Grand Tournoi sera terminé dans 32 semaines seulement.
- C’est tout ? s’étonne Julio. Bah merde, ça va être vite
torché.
- Comme toi quand tu vas aux chiottes gros porc!, lui lance Carlos. T’es pas le
genre à vérifier s’il en reste hein ?
Et de nouveau son gros rire.
Ses vannes arrivent à nous détendre. Les bières aussi, d’autant plus qu’aucun d’entre nous n’a dû manger de vrai repas aujourd’hui, donc l’alcool semble nous monter assez vite à la tête.
D’ailleurs, Carlos sort l’artillerie plus lourde. Rhum et Whisky. Les verres commencent à défiler. Et cela nous permet d’évoquer les pertes de nos proches, sujet qu’il aurait été impossible
d’aborder en début de réunion. Les pertes ont été très lourdes pour tout le monde. Parents, frères et sœurs, petites-amies et autres. Chacun d’entre nous a déjà payé un lourd tribu à cette
connerie de Tournoi.
Je décide alors de parler de ce
qui me semble le plus important :
- Dites les gars, il va falloir penser à comment on va s’organiser pour la vie
quotidienne. Les combats sont une chose, mais il va falloir continuer à vivre en parallèle, et à mon avis, les règles vont changer radicalement. Et il risque d’y avoir du sport, c’est moi qui
vous le dit.
- Oui, continue La Taupe, qui semblait attendre cette conversation. Il va
falloir se préparer à une survie difficile. La moitié de l’humanité étant supprimée, l’autre ne va pas continuer à travailler, surtout sachant ce qu’il l’attend. Et dans une semaine, il n’y aura
plus qu’un quart de survivants. L’argent n’a d’ores et déjà plus aucune valeur. Vous pouvez jeter vos portefeuilles. La norme va devenir le vol, le pillage et la récupération. Je suis sûr que les
pillages des magasins vont se généraliser dès demain, s’ils n’ont pas déjà commencé. De plus, tout le système judiciaire s’est écroulé au moment même du premier combat de tout à l’heure, ce qui
fait que le monde est devenu le terrain de jeu de tous les détraqués, qui vont pouvoir se laisser aller impunément au meurtre et à la destruction. Il faut se préparer à un futur proche fait de
bandes de tueurs armés sillonnant les rues de la ville, et d’immenses incendies allumés par des pyromanes désormais débridés. Il faudra se battre pour l’eau et la nourriture. Ҫa va être un chaos
complet, l’anarchie totale.
Nous sommes tous suspendus à
ses paroles. Nous n’avions pas imaginé un tel tableau, mais ça semble pourtant plus que plausible, l’être humain ayant déjà montré de quoi il était capable bien des fois par le
passé.
Encore un peu sous le choc de
cette prédiction, Julio nous dit :
- Si La Taupe a raison, alors il faut se procurer des armes. Des armes à feu
surtout. Et il faut aussi faire des stocks de nourriture et d’eau.
- Je propose qu’on fasse ça dès demain matin, continué-je. Au lever du jour. Là,
la nuit est tombée, et il vaut mieux attendre à mon avis. Il faudrait aussi qu’on trouve une solution pour pouvoir communiquer entre nous quand nous ne sommes pas ensemble. Car je ne vous
apprends rien en vous disant qu’il n’y aura plus de téléphone.
- Bah y a les talkie-walkies, dit alors Carlos.
- Et tu les recharges comment sans électricité ? lui demande
Julio.
- Il en existe qui marchent avec des piles, répond-il. Ils sont petits et
fonctionnent très bien, j’ai déjà essayé.
- Ok, parfait, dis-je. Il faut s’en procurer au moins cinq demain, avec le
maximum de piles en réserve. Ҫa, plus la bouffe et l’eau, et aussi du matos de survie, pour le froid notamment.
Et c’est vrai qu’il fait froid dans le salon, sans chauffage, malgré l’alcool qui
commence à nous monter sérieusement au crâne. Et les verres continuent à s’enchaîner dans une ambiance plutôt joyeuse. Les idées et les vannes fusent. Alors que je deviens sérieusement imbibé, je
me rappelle soudain les paroles de mon père tout à l’heure, quand il me demandait de reprendre l’entraînement aux arts martiaux. Et je me rends compte qu’il a raison et je prends la décision de
commencer dès demain. Et en plus de l’entraînement au combat, je vais commencer un entraînement physique quotidien. Mes verres d’alcool de ce soir seront les derniers, et j’essaierai autant que
possible de manger sain et équilibré. Je veux survivre le plus longtemps possible et je vais tout faire pour. Dès demain, mon quotidien sera axé là-dessus: devenir le plus fort et le plus habile
possible en combat. Je vais tenter de revoir mon ancien prof de karaté aussi. A partir de demain, je prends mon avenir en main, si court soit-il.